Bitcoin is Venice - “Croissance du PIB” et autres mesures inutiles
Explorons la traduction française du chapitre “Croissance du PIB et autres mesures inutiles" du livre "Bitcoin is Venice" écrit par Allen Farrington et Sacha Meyers.
“Au fil des générations, les biens et services qui constituent la production nationale changent tellement que les comparaisons statistiques peuvent perdre pratiquement tout leur sens, car elles comparent des pommes et des oranges. Au début du XXe siècle, la production nationale des États-Unis ne comprenait ni avions, ni téléviseurs, ni ordinateurs, ni centrales nucléaires. À la fin de ce siècle, la production nationale américaine ne comprenait plus de machines à écrire, de règles à calcul (autrefois essentielles aux ingénieurs, avant l'apparition des calculatrices), ni d'une multitude d'équipements et de fournitures autrefois largement utilisés en relation avec les chevaux qui assuraient autrefois le transport de base de nombreuses sociétés à travers le monde. Que signifie alors dire que le produit intérieur brut était de X% plus élevé en 2000 qu'en 1900, alors qu'il se composait en grande partie de choses très différentes à ces différentes époques ? Cela peut signifier quelque chose de dire que la production de cette année est de 5% supérieure ou de 3% inférieure à celle de l’année dernière, car elle se compose à peu près des mêmes éléments les deux années. Mais plus le laps de temps est long, plus ces statistiques deviennent dénuées de sens.” —
Thomas Sowell, Basic Economics
Des malentendus importants sur la monnaie et le capital, ainsi que sur les stocks et les flux, se réunissent pour former un cocktail dangereux avec l'idée de croissance du PIB. En comprenant comment le PIB est communément accepté, et pourquoi cette acceptation trahit une stupéfiante ignorance de la monnaie et du capital, nous sommes en mesure de comprendre la phase finale du “capitalisme” fiat dégénéré dans lequel nous sommes récemment entrés.
Selon nous, la “croissance du PIB” pose (au moins) trois problèmes : (1) Le “bien-être économique” qu’il prétend mesurer est en réalité non mesurable (2). le “bien-être économique” qu’il prétend mesurer n’est politiquement et socialement pas pertinent, et (3) il ne s’agit pas du tout d’un “taux de croissance”.
1. Le “bien-être économique” qu’il prétend mesurer est en réalité non mesurable.
Le PIB est la valeur monétaire totale des biens et services produits dans une région sur une période de temps. Si quelqu'un dit que “l'économie” s'est développée de 2%, il veut probablement dire que la quantité de biens et services produits a augmenté dans ces proportions. Bien entendu, toutes les quantités n’ont pas augmenté exactement de la même manière. Certaines ont peut-être même diminué. Ce qui compte pour le calcul, c'est la valeur monétaire totale. Lorsqu'il y a une unité de moins de “A”, coûtant 1$, mais une unité de plus de “B”, coûtant 2$, le PIB augmente quand même de 1$.
Jusqu'ici, tout va bien. Cela semble certainement “mesurable”, alors quel est le problème ? Au fil du temps, l’ingéniosité humaine crée ou améliore les biens et services. Lorsque cela se produit, il n’y a plus seulement un “A” ou un “B” de plus. Il y a une nouvelle chose totalement différente qui apparaît : “C”. Le PIB, qui suivait jusqu'à présent l'augmentation de la production de “A” et “B”, suit désormais également “C”. Avec suffisamment de temps, la demande pour “A”, “B” et “C” pourrait disparaître, de sorte que le PIB ne soit constitué que de “X” , “Y” et “Z” — aucun d’entre eux n'existait quand les calculs du PIB ont commencé. Comment pouvons-nous alors dire que “l’économie” s’est développée alors qu’elle ne produit plus ce qu’elle faisait auparavant ?
La réponse peu satisfaisante est que lorsque “C” a été inventé, son prix de marché pouvait être comparé à ceux de “A” et “B”. De cette manière, la comparaison a du sens. Mais ce taux de change entre “A” et “C” n’a vu le jour qu’après l’invention de “C”. Auparavant, aucune somme d’argent ne pouvait acheter “C”. L’innovation a élargi l’ensemble des opportunités afin que le capital puisse être alloué à la production de quelque chose de nouveau. Le prix du “C” reflète uniquement le coût d'opportunité de sa production et de sa consommation après sa découverte, et non la valeur inhérente à la découverte elle-même. Il n'y a pas de taux de change avec l'avenir.
La valeur des innovations augmente exponentiellement avec le temps. Une illustration pratique de la “croissance du PIB” sur le long-terme montre clairement son caractère absurde. Selon le PIB, un vietnamien gagne aujourd’hui en moyenne autant qu’un américain dans les années 1880. Malgré tout, les vietnamiens ont la même espérance de vie que les américains dans les années 1980. Aujourd’hui, les vietnamiens vivent dans un monde avec des smartphones et de la pénicilline, alors que dans les années 1880 les américains vivaient à l’époque des bougies et des infections bactériennes souvent mortelles. La valeur monétaire de leurs revenus pourrait être considérée comme comparable par les économistes, mais c’est parce qu’ils ne mesurent pas, et ne peuvent pas, mesurer les améliorations constantes dues à l’ingéniosité humaine.
Les économies ne croissent pas, elles changent. Et on ne peut pas mesurer les situations contrefactuelles en dollars.
2. Le “bien-être économique” qu’il prétend mesurer n’est politiquement et socialement pas pertinent.
La croissance du PIB est la croissance de la richesse de l’individu moyen, non la croissance moyenne de la richesse d’un individu. C’est la proposition d’Ole Peters pour le “DDP”, ou Democratic Domestic Product. La croissance du PIB est une mesure ploutocratique, indifférente aux faits distributifs dont elle est issue. Il est tout à fait possible que la richesse de chaque personne, sauf une, diminue, tandis que la croissance du PIB augmente. En fait, quelque chose d’assez similaire semble s’être produit en Europe et aux États-Unis depuis la crise financière mondiale de 2008. Le PIB continue de grimper tandis que le revenu médian, le revenu disponible, les actifs, le patrimoine financier net, etc., ont stagné, voire baissé. Les gains ont été de plus en plus concentrés dans des tranches de plus en plus élevées de richesse déjà existante, au point que, à certains seuils, plus de 100 % des gains sont allés vers ces tranches supérieures de richesse. En d’autres termes, certains groupes s’appauvrissent, mais d’autres s’enrichissent à un rythme plus rapide, de sorte que le PIB continue de croître.
Bien qu’il y ait des raisons de croire que les changements technologiques et la géopolitique ont contribué à ce phénomène, comme nous l’aborderons en partie dans les chapitres suivants, nous expliquerons ci-dessous pourquoi nous pensons que cela peut s’expliquer en grande partie par l’intervention de l’État dominant totalement l’économie politique et son ignorance abjecte des principes de la monnaie, du capital et des rendements.
3. Il ne s’agit pas du tout d’un “taux de croissance”. Il s’agit d’une “augmentation”.
C'est une différence entre deux flux. Un taux de croissance est un rendement ; un flux sur un stock. De plus, le PIB n’est même pas le flux correct dont on aurait besoin pour calculer un rendement pertinent, car il s’agit de l’agrégation des revenus et non du profit. En se concentrant religieusement sur cette mesure totalement hors de propos, il est presque devenu facile de faire les deux choses suivantes :
Encourager les revenus sans profit, ce qui indique une demande réelle, mais une utilisation inefficace des ressources pour satisfaire cette demande. Le capital est l'une de ces ressources – peut-être la plus importante – par conséquent :
Encourager la destruction ou la consommation du capital ; ou un pic de consommation à court terme au détriment de la capacité à long terme à produire ce que nous aimerions consommer. Pensez à un agriculteur qui mange des graines plutôt que de les planter. Sa consommation augmente, mais il finit par perdre sa capacité à consommer.
La capitalisation boursière est tout aussi inutile sans le contexte approprié. De toute évidence, c’est plus ou moins une bonne chose que les actions augmentent, car cela signifie que les prêteurs de capitaux obtiennent un rendement et que les entreprises prouvent que la viabilité de leur proposition économique peut lever des capitaux à moindre coût. Mais pour que cela soit justifié, il faut qu’il y ait un succès économique sous-jacent. Les entreprises individuelles peuvent toujours voir leurs valorisations croître de manière non conforme à leurs fondamentaux, soit par battage médiatique, soit entièrement grâce à leurs mérites, à mesure que leurs perspectives d'avenir s'améliorent. Mais si les valorisations, à tous les niveaux, augmentent de manière trop éloignée des taux de rendement du capital, sans parler de l’augmentation des flux de trésorerie ou de la valeur comptable des capitaux propres, quelque chose ne va pas.
Il y a deux explications évidentes pour expliquer ce qui ne va pas et qui ont le potentiel de se renforcer mutuellement dans une spirale mortelle : l’inflation et la spéculation.
Par inflation, nous entendons ignorer les euphémismes aussi farfelus que “l’assouplissement quantitatif” et le “soutien du marché” et attirer l’attention du lecteur sur le simple fait que de la monnaie artificielle est injectée dans les marchés financiers pour augmenter les prix au-delà de ce que la réalité aurait en temps normal permis. Lorsque les prix augmentent parce qu’une monnaie se déprécie, c’est de l’inflation. Cela pourrait entraîner une différence sociale et politique si les augmentations de prix concernaient le lait et le pain, ou le logement et les soins de santé, plutôt que les actifs financiers, mais cela n’a pas d’importance sur le plan économique. Cela reflète uniquement ce que la monnaie artificielle a acheté en premier lieu (également connu sous le nom d’effet Cantillon, du nom de Richard Cantillon, l’économiste franco-irlandais qui l’a décrit le premier). Finalement, cette inflation de la monnaie artificielle se dissipera dans tous les biens et services. Nous reviendrons plus loin sur les conséquences plus larges d’une monnaie artificielle dirigée spécifiquement vers les actifs financiers, mais pour l’instant, nous voulons simplement souligner que les prix sont faux. Ils ne reflètent pas la réalité.
Par “spéculation”, nous devons préciser que nous n’entendons rien d'intrinsèquement négatif. La spéculation est souvent dénoncée par des agitateurs politiques opportunistes et analphabètes en matière financière comme étant la première responsable des effondrements des marchés, alors qu'en fait, il est plus que probable que la spéculation essaye d'orienter les prix pour qu'ils reflètent la réalité tandis que la monnaie artificielle ou une autre forme de coercition et d’intervention sur les prix pousse dans l’autre sens. Nous voulons simplement dire que l’inflation des marchés financiers peut induire un certain type de spéculation malsaine. S’il devient suffisamment clair pour les acteurs du marché que le robinet de la monnaie artificielle ne sera jamais éteint, cela réduirait l’incitation à spéculer contre les faux signaux fournis par l’inflation et à commencer à contribuer plutôt à l’inflation.
Supposons que vous soyez un fonds de pension qui a besoin d'un rendement de 8% pour faire face à ses engagements sans difficulté. Et disons que le cours des actions ont été gonflées au point que vous ne pouvez, en toute honnêteté, vous attendre qu’à un rendement de 2% sur le long terme, en prenant pour hypothèse un retour des valorisations à des niveaux raisonnables à un moment donné. Vous pourriez être tenté de rechercher d’autres classes d’actifs moins corrompues. Mais si vous êtes sûr que l’argent artificiel continuera à faire monter les prix plus longtemps que votre propre horizon temporel d’investissement, alors il pourrait en fait être judicieux de rester investi et d’obtenir vos 8% de la seule inflation. De cette façon, ceux qui pourraient autrement être incités à contribuer à corriger l’effet de la manipulation des prix sont en réalité incités à contribuer à la renforcer, si la manipulation est suffisamment forte au départ.
Lorsque ce cercle vicieux s’amorce, l’idée de mesurer le “bien-être économique” uniquement par l’augmentation (et non par la croissance) des valorisations boursières pourrait s’avérer encore plus erronée que par celle de la “croissance” du PIB. Ce n'est pas une mesure de retour. Il ne dit rien sur la durabilité et, dans ce scénario spécifique (celui dans lequel nous nous trouvons depuis au moins treize ans), il est pratiquement certain qu’il dissimulera une mauvaise allocation de plus en plus insoutenable du capital, voire sa destruction pure et simple.
Les ressources naturelles sont également des stocks, et les cadences auxquelles nous les extrayons et auxquels elles se reconstituent naturellement sont des flux. Cela rend l’idée de mesurer uniquement le taux d’augmentation (et non de croissance) de la consommation (et non de l’investissement) d’autant plus horrible qu’il pourrait bien s’agir de la destruction irremplaçable de ressources naturelles qui sont théoriquement considérées comme contribuant au bien-être économique. Cela est clairement insensé et c’est le summum d’une préférence temporelle élevée et d’une réflexion à court terme. Comme Elinor Ostrom l’écrit à propos de ces ressources communes dans “Governing the Commons” :
“Le terme “ressource commune” fait référence à un système de ressources naturelles ou artificielles suffisamment vaste pour qu’il soit coûteux (mais pas impossible) d’empêcher les bénéficiaires potentiels de tirer profit de son utilisation. Pour comprendre le processus d’organisation et de gouvernance des “ressources communes”, il est essentiel de faire la distinction entre le système de ressources et le flux d’unités de ressources produites par le système, tout en reconnaissant la dépendance de l’un par rapport à l’autre.”
Nous y reviendrons de manière beaucoup plus approfondie dans le chapitre cinq, La mine à ciel ouvert, et à nouveau dans le chapitre sept, Une renaissance du capital, mais ce n’est pas seulement l’économie qui nécessite une bonne compréhension des stocks et des flux. C'est le maintien du monde naturel. Une interprétation plus précise de la pratique contemporaine pourrait être qu’elle parvient à ignorer le monde naturel comme une simple “externalité” à écarter de la croissance du PIB ou d’autres mesures inutiles. Étant donné que cela va de soi, il s’ensuit que le régime dominant de l’économie politique est non seulement en faillite financière, mais également en faillite morale et probablement également en faillite écologique.
Livre à retrouver en anglais : Bitcoin is Venice - Allen Farrington et Sacha Meyers