L’histoire mouvementée du dernier étalon or (1914 – 1971)
Depuis plusieurs mois, les pays des BRICS évoquent leur souhait de sortir progressivement du dollar au profit d’une nouvelle monnaie d’échange adossée à l'or ... Mais est ce une bonne idée ?
Depuis plusieurs mois, les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) évoquent leur souhait de sortir progressivement du dollar au profit d’une nouvelle monnaie d’échange adossée à l’or et/ou à un panier de matières premières. Les achats importants d’or entrepris par la Chine et la Russie depuis plusieurs années semblent aller dans ce sens et laissent présager un retour progressif vers des devises adossées à des biens tangibles. Dans ce contexte, que signifierait un retour à l’étalon-or ? Est-ce possible, voire souhaitable ?
Mais déjà, qu’est ce que l’étalon-or ? L’étalon-or est un système monétaire dans lequel la valeur nominale d’une devise équivaut à un poids d’or fixe. Dans ce système, la monnaie et son équivalent or sont, en théorie, interchangeables à tout moment. C’est la parité, élément essentiel sur lequel repose le système dans son entièreté. En système étalon-or, la quantité de monnaie étant par nature limitée, le gouvernement ne peut avoir recours à la planche à billet et à des politiques inflationnistes pour se financer. Il doit donc nécessairement passer par des hausses d’impôts pour ses projets et donc s’assurer du consentement préalable de sa population. La quantité de monnaie étant indépendante de la politique des gouvernants, l’action de ces derniers s’en trouve inévitablement limitée. Avantage pour certains, comme Ludwig von Mises pour qui ce système présentait des “vertus proprement formidables” permettant d’assainir la vie politique d’un pays en limitant la “prodigalité” des gouvernants. Inconvénient pour les autres, keynésiens en tête, voyant dans l’étalon-or le règne de l’épargne figée et conservatrice, détournant le capital de là où il est le plus utile : les investissements.
La dernière monnaie de réserve adossée à l’or fut le dollar jusqu’en 1971, date de la fin de la convertibilité du dollar en or décidée par Nixon. Depuis cette date, le monde vit à l’heure des monnaies fiat modernes. Fiat, latin pour “qu’il en soit ainsi”, désigne l’ensemble des monnaies émises à l’heure actuelle qui ne sont pas adossées à un ou à des biens tangibles comme l’or ou l’argent. Elles n’ont, pour ainsi dire, que la valeur physique du papier sur lequel elles sont imprimées. Ces monnaies sont “adossées” à une confiance, à une promesse, voire un pari directionnel sur l’avenir de la puissance économique et militaire d’un pays. Pour le dollar par exemple, il est accoutumé de dire que celui-ci est adossé à la puissance militaro-industrielle de l’Amérique et, jusqu’à récemment, au pétrodollar.
La lente agonie de l’étalon-or…
Si 1971 est le chant du cygne de l’étalon-or, cette “relique barbare” comme disait Keynes, a été mise à rude épreuve depuis plusieurs décennies déjà. Il y a plus d’un siècle, le déclenchement de la première guerre mondiale a vu plusieurs belligérants, comme l'Angleterre, l’Allemagne et la France, mettre fin temporairement à l’étalon-or afin de financer massivement, via des politiques inflationnistes, la Guerre Totale. Le résultat fut désastreux à plus d’un titre. Pour l’Allemagne, le cycle inflationniste entamé en 1914 se terminera neuf ans plus tard, en août 1923, avec l'effondrement du système monétaire allemand. Les sanctions financières lourdes du Traité de Versailles, devant être payées en marks-or, empêchent toute tentative du pays de revenir à l’étalon-or une fois le conflit terminé. Pour la Grande-Bretagne, le choix fut fait de revenir après-guerre à la convertibilité de la Livre Sterling en or.
Malheureusement, ce choix causa un relèvement soudain de la valeur internationale de la monnaie. Pour un pays industriel, dépendant fortement de l’exportation de ses produits finis, le résultat fut une baisse drastique de son commerce extérieur. En revenant à l’étalon-or, la Grande-Bretagne “s’était, par les prix, exclue elle-même des marchés mondiaux” comme le nota Ludwig von Mises. Les conséquences furent néfastes : chômage, conflits entre syndicats et gouvernement… Suite à la crise de 1929, le Royaume-Uni décide de mettre fin à la parité de la livre avec l’or en 1931. Dans les années suivantes, plusieurs pays suivent l’exemple britannique et abandonnent tour à tour l’étalon or afin de financer d’importantes politiques interventionnistes. La France sera l’un des derniers à le faire, en 1937.
Parmi ces épisodes mouvementés des années 1930, l’un d’entre eux a particulièrement marqué les esprits : l’Executive order 6102. En 1933, l’administration américaine, sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, décide d’interdire aux américains de posséder de l’or. Ces derniers doivent alors, sous peine d’amendes et d’emprisonnement, vendre leur or au gouvernement fédéral. Les américains ayant stockés leur or à la banque n’ont pas le choix, les autres ont quant à eux la possibilité de se dérober à cette obligation. Le gouvernement rachète ainsi l’or de ses citoyens à 20,67$ l’once (28gr). Une fois l’opération terminée, l’once d’or est réévaluée à 35 dollars l’once un an plus tard avec le Gold Reserve Act de 1934, soit une hausse de 75%. Cette saisie avait pour but premier de permettre à la banque centrale (FED) d’imprimer de la monnaie supplémentaire alors que le pays était en pleine récession et que la FED avait atteint sa capacité de crédit admissible. La réévaluation de l’once à 35 dollars à quant à elle permit de dévaluer la monnaie drastiquement dans le but de relancer une politique de dépense budgétaire. Deux mesures permettant aux États-Unis d’éviter le défaut, au prix des droits de propriété de ses citoyens et d’une opération alors inédite dans une démocratie libérale.
1971, la fin de l’International Gold Exchange
Durant les années 1960, en pleine guerre du Vietnam, les États-Unis mettent en place une politique inflationniste afin de financer le secteur militaro-industriel. Cette augmentation de la masse monétaire provoque de vives critiques dans le pays et à l’étranger quant à la valeur même du dollar. À l’époque, la devise est adossée à l’or suivant le taux fixe dollar-or fixé en 1944, lors des accords de Bretton-Woods ($35/once d’or, soit $1/1.25gr d’or). On redoute que le pays n'ait pas assez d’or en réserve pour gager les nouveaux dollars en circulation. Nixon se veut rassurant, les français n’y croient pas. De Gaulle annonce en 1965 son souhait de réduire les réserves en dollar détenues par la France au profit de leur équivalent en or, présageant que les impressions monétaires américaines allaient rompre la parité dollar-or fixée en 1944.
Les craintes se répandent bientôt à l’Allemagne de l’Ouest, qui quitte les accords de Bretton-Woods. La France est suivie par la Suisse, qui décide également d’échanger ses dollars en or tant que la parité est encore officiellement maintenue. Devant le fait accompli, plus le choix. Le 15 août 1971, l’administration Nixon décide la fin de la convertibilité du dollar en or à taux fixe. L’étalon-or vit ses dernières heures. Il disparaîtra finalement en 1992, date à laquelle la Suisse adhère au FMI et se voit obligée d’abandonner l’adossement du Franc suisse à l’or.